« Veillez à vous laver les mains avant de toucher au café ! »

« Veillez à vous laver les mains avant de toucher au café ! »

22/09/2017
Merveille Saliboko
Merveille Saliboko
Journalist in Congo

C’est une phrase qui est restée gravée dans ma mémoire. Une leçon bien retenue une fois pour toutes. C’est une trieuse de café de la micro-station de Kyavisale qui m’a rappelé à l’ordre : le café de spécialité produit par la coopérative Kawa Kabuya suit un traitement de qualité. Dédicace à ces travailleurs dévoués…

« S’il vous plait, veillez à vous laver les mains avant de toucher au café ! » Il est 13h30, ce vendredi 8 septembre 2017. Kyavisale, chefferie des Bashu, territoire de Beni, province du Nord-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo. La phrase parait anodine mais, en y pensant deux fois, elle est porteuse de beaucoup de sens, au point que je me la répète silencieusement à chaque seconde ! Pas vous, peut-être ?

Sous un soleil de plomb, j’atteins les installations de la micro-station de lavage de café de Kyavisale, section de la coopérative Kawa Kabuya. Près d’une dizaine de demoiselles s’affairent autour du café parche. Ce café séché sous le hangar est d’une telle beauté que je suis tenté de le regarder de très près… Et de toucher ! Après tout, on dit souvent que le congolais ne regarde pas sans toucher. Ma main n’a pas encore atterri sur un grain de café qu’une trieuse me fait remarquer qu’il me faut d’abord me laver les mains. Je lance un petit sourire qui peine à dissimuler ma honte et me dirige vers ce que je peux appeler robinet (sauf que l’eau coule sans arrêt). Comment ne pas se laver les mains ?

Oui, la trieuse de café avait raison de m’apostropher. La route Butembo-Isale est pleine de têtes de chat et nids de poule qui, par endroits, sont des véritables fondrières. Avec l’effet conjugué de ces bourbiers, même dans un véhicule 4X4, la faim est toujours aux aguets. Enfin, c’est ça le Congo… Pour apaiser ma faim, je prends quelques bananes en cours de route. Au moment d’arriver à Kyavisale, ma main doit sentir logiquement la banane.

La qualité passe aussi par la propreté

Encore bravo à cette trieuse de Kyavisale d’être rigoureuse dans l’accomplissement de sa mission ! En observant l’équipe au travail, je comprends de mieux en mieux pourquoi ce café est l’un des meilleurs produits de la coopérative Kawa Kabuya. C’est que les normes de qualité sont scrupuleusement respectées ici. Et c’est avec raison que ce café soit apprécié…

Fini de me laver les mains, je me dirige au bureau de la micro-station où me reçoit la caissière, Masika Nyumu. « Chaque jour, nous recevons au moins 300 kg de cerises, même 550 kg. Seulement, il y a beaucoup de flottants à cause du soleil de février », me dit-elle. Une employée de la coopérative venue de la direction générale s’enquiert de la tenue des documents. La caissière de dire : « Il nous faut une formation là-dessus. » Masika Nyumu sort un cahier : total des cerises achetées jusque-là, en ce début de saison : 3000 kg.

« Nous avons certes l’eau mais les membres amènent les cerises le soir. Or, il faut les traiter le même jour. Ce qui fait que nous finissons le travail tard la nuit », explique Katembo Saasita. Ce jeune homme de 23 ans est réceptionniste à la micro-station de lavage de café de Kyavisale depuis 2015. Prix de la cerise, matériels de traitement de café, transparence dans la gestion quotidienne de la coopérative : voilà les préoccupations des 80 caféiculteurs membres de cette section, construite au milieu des champs de café, manioc et autres cultures vivrières. J’aime la verdure du paysage.

La section et ses membres

Masika Françoise est épouse de Paluku Kimuli. Ce vendredi après-midi, elle est venue vendre 11 kg de café à la coopérative dont est membre son mari. Bébé au dos, elle reçoit le paiement, petit sourire au visage. Pourquoi n’est-elle pas encore membre de la coopérative ? Réponse de Masika : « Je compte bien m’y lancer. Le corps ne m’allait pas bien tout ce temps. Je vais mieux maintenant ». Le couple a dix enfants. Son mari est parmi les initiateurs de la micro-station de lavage de café de Kyavisale, en 2014. Question à Masika : « Quel bénéfice tiré jusque-là de l’appartenance à la coopérative ? » Pas de réponse. Laissant derrière cette bâtisse où mes yeux s’arrêtent à une photo, la dame fait le chemin retour avec ce sourire caractéristique à la région, et un rire qui trahit une certaine manie de cacher les ressources du foyer au public…

La micro-station de lavage de café de Kyavisale compte 5 agents, y compris la sentinelle. Pour ce qui est de cette grande saison, les projections se chiffrent à 30 mille kilogrammes. Ici, on développe une vision des points de collecte pour contrer la concurrence dans l’achat des cerises. La concurrence est rude ici, légale. Ou même illégale, avec de nombreux « fraudeurs ». Kasereka Kikese, bientôt la cinquantaine, est membre de la coopérative depuis sa création en 2014. « Dans le passé, les caféiers étaient florissants. À l’époque, un kilo de viande de bœuf équivalait à un kilo de café. Puis, il y a eu chute des prix : un kilo de viande contre vingt kilos de café. Cette chute des prix avait entrainé avec elle le déclin des caféiers dans la région. Aujourd’hui, la caféiculture renait avec l’avènement de la coopérative Kawa Kabuya. Jeunes et vieux sont en train de planter de nouveaux vergers », explique Kasereka, qui espère que les prix redeviendront « comme avant », afin d’acheter le kilogramme de viande avec un kilo de café cerise. « Le café se suffira et nous en serons très fiers », espère-t-il.

Kikese n’est pas venu avec du café, c’est l’un de ses enfants qui s’en est chargé. Ce dernier trie patiemment le café avec le réceptionniste, le machiniste et Muhindo Mambura. La cinquantaine révolue, Mambura est membre de la coopérative Kawa Kabuya depuis une année et demie. Il va totaliser deux ans de « membership » à la fin de cette année. Ce vendredi, il est venu avec 30 kg. « Le soleil nous préjudicie. On fait pratiquement la moitié des kilogrammes en flottants », se plaint-il contre mère-nature. En effet, la coopérative n’achète pas les flottants, elle les remet au caféiculteur. Le principe est simple : on prend uniquement le café de qualité, et rien que la qualité.

Ce café de qualité, Kambale Maliro Donat s’en charge avec la dépulpeuse mécanisée qu’il manie. Donat, 20 ans, est agent machiniste depuis seulement trois jours mais il a son idée à lui : « L’argent ». Ce n’est pas une plainte, mais un objectif qu’il poursuit. Et oui, le café et la coopérative, c’est de l’argent. « Mais la fatigue est souvent au rendez-vous. Cependant, je tiens beaucoup à ce job. J’y vois de l’avenir », lâche-t-il, confiant.

Bientôt 15h30, une petite pluie menace (la pluie n’est pas tombée sur la région depuis trois jours). Il faut vite se hâter de refaire les trente minutes de piste piétonne qui relie la micro-station de lavage de café à la route praticable la plus proche, où s’est arrêté le véhicule. À la section que nous laissons derrière nous, les travaux continuent, notamment la fermentation de ce café « fully washed ». Les trieuses y mettront leurs mains au moment opportun, en s’assurant de la qualité, encore la qualité, toujours la qualité, clé du succès d’une coopérative de café d’origine.