Un projet de VECO autonomise ses bénéficiaires en Tanzanie

Un projet de VECO autonomise ses bénéficiaires en Tanzanie

11/02/2017
Merveille Saliboko
Merveille Saliboko
Journalist in Congo

Que reste-t-il sur terrain une fois que le projet d’une organisation non gouvernementale arrive à terme ? Les bénéficiaires sont-ils autonomes et donc capables de voler de leurs propres ailes ? Pour répondre à ces questions et à beaucoup d’autres, rendons-nous dans le nord de la Tanzanie sur les traces d’un projet de VECO ayant été exécuté il y a…4ans !

En ce premier lundi de novembre 2016, l’équipe de communication internationale de VECO se trouve à Arusha, ville tanzanienne. Trois groupes viennent d’être formés. Celui dans lequel je me trouve va prendre la direction de Same et Simanjiro. Dans ces deux districts, il y a plus de 4 ans, VECO East-Africa a réalisé le projet SEEP of SiSa (Social and Economic Empowerment Programme of Simanjiro and Same Districts) de 2007 à 2012. J’ai fait ce choix afin de me rendre compte de ce qui reste de ce programme ambitieux quatre ans plus tard et faire un lien avec les différents projets de VECO en République Démocratique du Congo.

Au cœur de l’élevage des poulets à Same

Nous voilà en route pour Same, dans la région de Kilimandjaro. Gerald Sakaya, qui fait office de chauffeur, connait bien le projet. Il travaille pour VECO East-Africa depuis longtemps. Le voilà donc qui nous briefe en cours de route, dans la jeep.

Arrivés à Same, nous rendons nos civilités aux autorités de la zone. Nous rencontrons John Kanuti, qui est en charge de l’élevage. Il « enseigne de nouvelles idées à la communauté ». Il est très impliqué dans la chaine de valeur poule depuis que l’ONG VECO y est présente. Dans ce sens, il affirme avoir formé des para-vétérinaires qui pérennisent les activités. Ces para vétérinaires sont recrutés parmi les paysans. Ils s’occupent notamment de la vaccination. « Les paysans savent ce qu’il faut faire : maladies, médicaments, vaccins », résume John Kanuti avant de lâcher sur un ton enthousiaste : « Le projet de VECO a laissé une empreinte ici. Il y a beaucoup de progrès. Les gens veulent copier et améliorer ».

Finies les civilités, nous partons chez Zainabu Kibesha. Dans le cadre du projet SEEP, elle a reçu cinq poules et un coq. Une coopérative d’épargne et de crédit lui a octroyé 25 euros pour financer son business. Cette femme a aujourd’hui un poulailler qui va de l’avant. Chez elle, nous dénombrons 55 poussins, 60 poules moyennes et 25 en maturité. Les clients viennent acheter chez elle. Elle vend près de 20 poulets par mois. « Le fruit de mes ventes m’aide dans la scolarisation de mes enfants : deux sont au primaire et un autre fait l’école secondaire. Mon poulailler m’aide dans l’achat des fournitures pour le ménage », confie Zainabu Kibesha.

« Lors des formations, nous faisions tout pour que les éleveurs sachent fixer le prix suivant le coût de production, la qualité et le type d’œufs par exemple », rappelle John Kanuti. Zainabu Kibesha fait aussi de la coupe-couture pour nouer les deux bouts du mois. Son rêve ? « Un projet de 500 poulets afin de livrer 50 poulets mensuellement », lâche-t-elle. Elle est membre d’Islamic SACCOS. Les voisins viennent voir ce qu’elle fait mais elle n’a pas encore eu le temps de voir ce qu’ils en ont fait. C’est le cas de Hilda Mgaza. Cette femme a acquis un incubateur en octobre 2015. C’est avec fierté que Hilda nous montre ladite machine, placée à côté du téléviseur au salon. Elle achète les œufs à son mari, monsieur Sengondo. De ces œufs, elle produit des poussins pour les mettre sur le marché. « Les œufs prennent 18 jours pour produire des poussins. L’incubateur reçoit 12 plaquettes et son rendement est de 80% », avance Hilda.

En prenant congé de Hilda Mgaza, notre jeep se dirige chez Rebecca Musa Mshana. Elle produit les œufs et les poussins. « Je peux vendre ou consommer mes produits », nous dit Rebecca. Elle, aussi, a appris la gestion de son poulailler grâce au projet de VECO East-Africa. Rebecca fait aussi le commerce d’habits usagers pour arrondir les revenus.

Les SACCOS ou le crédit agricole

SACCOS, c’est « savings and credit cooperative societies ». C’est l’équivalent des coopératives d’épargne et de crédit, COOPEC, en République démocratique du Congo. Nous avons visité Same Kaya Saccos. Cette coopérative a débuté ses activités en 2002 avec un fonds de 4 millions de shillings tanzaniens. D’après Vera Mdee, la manager de cette coopérative, Same Kaya Saccos a été appuyée de bout à bout par VECO jusqu’à 2009: « Chaises et tables de bureau, fonds de 26 millions de shillings, paiement d’une partie des salaires pendant un an, car la coopérative n’était pas capable de prendre en charge les agents en 2003, octroi d’une moto en 2004 et qui est encore en activité, formations sur le leadership, gestion et voyages d’apprentissage auprès des Saccos déjà opérationnelles et dynamiques, mise en place du premier business plan ».

Same Kaya Saccos a commencé ses activités avec 73 membres. Aujourd’hui, ce chiffre est passé à 4 mille. L’épargne et le crédit ont explosé. Le crédit est plafonné à 20 millions de shillings tanzaniens. En 2015, cette coopérative a accordé un crédit total de 1,2 milliards de shillings avec moins de 10% d’impayés. Depuis sa création, Same Kaya Saccos a déjà octroyé 8 milliards de shillings tanzaniens de crédit à ses membres. Le crédit va dans cinq secteurs : équipements agricoles, riz, horticulture, poulets et vaches. « Tous les débiteurs ont déjà soldé leurs dettes. Sauf ceux du riz, à qui le gouvernement a interdit l’exportation vers le Kenya où il y a des clients achetant à bon prix. Du coup, les agriculteurs préfèrent garder leur production car le prix intérieur est trop faible », explique Vera Mdee. Avant de poursuivre : « Le taux d’intérêt est de 2,5% par mois. Nous comptons le revoir à la baisse prochainement. Quand nous accordons le crédit, il n’y a pas de remboursement pendant la durée des travaux champêtres jusqu’à la récolte ».

Le processus de demande de crédit commence par l’identification du requérant au niveau de son village. Jusqu’au district, pour avaliser le crédit. Car, si quelqu’un ne rembourse pas, l’Etat est appelé en renfort pour contraindre le débiteur à s’acquitter de sa dette. « Pour obtenir le crédit, il faut être membre de la coopérative, avoir fait au moins trois mois comme membre. Détenir, au minimum, une part sociale (le maximum étant de dix parts sociales par personne). Nous regardons ensuite les mouvements du compte. Le crédit demandé ne doit pas dépasser le tiers des avoirs en compte. Le champ peut être une garantie. Comme la plupart des gens n’ont pas de titre foncier, on demande au requérant de se munir des documents venant des chefs de village attestant la propriété du champ », détaille Vera Mdee avant de lâcher une perspective d’avenir: « L’idée d’une banque nous tente ! »

Lemkuna et l’harmonie entre éleveurs et agriculteurs

Le lendemain, nous voici à Lemkuna, zone de Nyumba ya Mungu, district de Simanjiro, région de Manyara. C’est un hameau perdu dans cette région semi-aride du nord de la Tanzanie. Pour nous guider dans cet environnement plus ou moins hostile, Frida Tarimo : elle est en charge de l’élevage et de l’agriculture dans la zone de Nyumba ya Mungu.

Lemkuna est célèbre pour ses activités agricoles et son pastoralisme avec les deux côtés (agriculteurs et éleveurs) qui tirent profit des deux grandes activités économiques de la région. Il y a eu de nombreux rapports concernant les conflits sur l'eau et l'utilisation des terres pour les deux camps (agriculteurs et éleveurs) vivant dans le district de Simanjiro. Des conflits qui provoquent parfois des escarmouches.

Bien qu'il y ait d'autres villages qui, d'une manière ou d'une autre, participent aux conflits liés à la lutte pour l'utilisation de deux ressources naturelles comme l'utilisation des terres et l'eau, le cas est relativement différent dans le village de Lemkuna, qui se trouve dans le quartier de Ngorika. Il n'y a pas de lutte entre agriculteurs et éleveurs ici.

Le programme est l'un des bons exemples ayant beaucoup influé sur l'harmonisation de la paix des gens qui pratiquent le maraichage et le pastoralisme. Les villageois affirment avoir contribué à l'harmonisation de la paix. Cependant, on peut se poser la question de savoir comment le programme pouvait contribuer à harmoniser la stabilité de la paix entre les agriculteurs et les sociétés pastorales bien connues pour les différends sur l'utilisation des terres et des ressources en eau.

Stanley Msuya est agriculteur et éleveur. Il cultive le riz et élève 200 chèvres. Quand le projet commençait, il ne faisait que l’agriculture. Il décide alors de souscrire à une chèvre. Aujourd’hui, Stanley est président de Irrigators’ association of Lemkuna, une association regroupant 140 membres dont 42 agriculteurs. « Le semis commence en août. Le repiquage prend fin en novembre. Les retardataires n’auront pas droit à l’eau », déclare Stanley. L’eau est tirée du barrage hydroélectrique de Nyumba ya -Mungu. Un canal en béton amène l’eau jusqu’aux champs. Pour accroitre la surface cultivée, les agriculteurs ont allongé le canal de 90 mètres, sans béton. Ce qui bénéficie à une centaine d’agriculteurs d’oignons. Trois comités sont constitués au sein de l’association, dont celui s’occupant de l’irrigation.

Frida Tarimo révèle que cette harmonie n'a été rendue possible que grâce à un bon plan d'aménagement et de gestion des sols qui montre la démarcation des pâturages et des zones agricoles. « Le programme de formation comportait des éléments relatifs à l'aménagement du territoire et au plan de gestion qui ont été communiqués aux villageois pratiquant l'agriculture légumière et le pastoralisme. Avec la diffusion des connaissances, les éleveurs ont commencé à respecter les zones réservées à l'agriculture et autres activités communautaires. Même chose pour les agriculteurs », insiste-t-elle. Ce que corrobore Stanley Msuya en rappelant que les conflits s’enflamment avec les généralisations partant des cas particuliers : « Ici, si quelqu’un commet une faute, on le sanctionne individuellement. On ne cherche pas à faire porter le chapeau à toute sa communauté ».

Preuve de cette paix, Stanley va assister à la réunion d’Enapa group, une association constituée uniquement d’éleveurs avec des fonds participatifs. Ils s’octroient mutuellement du crédit dans le cadre de leur Vicoba, village community bank ou banque au village, l’équivalent de la mutuelle d’épargne et de crédit en RDC. Ce Vicoba est membre d’une Saccos. Ce groupe se réunit chaque mercredi, mais exceptionnellement, une réunion a été convoquée à notre arrivée. Sous un arbre. En demi-cercle. Au milieu, un coffre-fort contenant leurs épargnes fiduciaires. Des chevreaux viennent se joindre au groupe. Les membres d’Enapa group possèdent chacun des centaines de chèvres. Hommes et femmes. «Cela crée la stabilité financière, la paix et l'harmonie dans notre communauté et avec les voisins, dixit Elizabeth, une femme Masai. Avec les prêts, nous ne pouvons pas seulement gérer notre entreprise, mais aussi les utiliser pour saisir les nouvelles opportunités».

Au Congo de faire pareil

Pour revenir à mon questionnement de départ, le projet SEEP of SiSa a laissé une empreinte indélébile dans les districts de Same et Simanjiro. Les bénéficiaires continuent les activités, dans une logique commerciale. Malgré les difficultés, ceux-ci volent de leurs propres ailes et vont de l’avant. Ce qui me laisse entrevoir une même perspective pour les projets autour des filières riz et café, mis en œuvre par VECO en République démocratique du Congo. L’intention affichée de contribuer à l’autonomisation des bénéficiaires des interventions de VECO devient ainsi réaliste.