Réveiller le capital agricole dormant au Congo : une question de garanties

Réveiller le capital agricole dormant au Congo : une question de garanties

21/04/2017
Merveille Saliboko
Merveille Saliboko
Journalist in Congo

La fondation Gillès et la coopérative d’épargne et de crédit agropastorale Le Grenier viennent de signer une convention-cadre mettant en place un fonds de garantie. Le Grenier peut accorder un crédit de 75 mille dollars américains aux coopératives Kawa Kanzururu et Kawa Kabuya pour l'achat, le traitement et la commercialisation du café gourmet arabica. Avec une garantie de 80% et un taux d’intérêt de 10% l’an !

Vendredi 14 avril 2017, les chrétiens se préparent à commémorer la crucifixion du Christ. Dans les locaux de la coopérative d’épargne et de crédit agropastorale Le Grenier en ville de Butembo, province du Nord-Kivu, une page de l’histoire s’écrit en lettres d’or dans le cadre du financement agricole en République démocratique du Congo. Le Grenier et la Fondation Gillès, une fondation belge d’utilité publique, signent une convention-cadre. Objectif, selon le premier article du document posé sur la table en deux exemplaires : « Soutenir des crédits que Le Grenier accordera à des conditions favorables aux coopératives de caféiculteurs Kawa Kabuya et Kawa Kanzururu ».

Devant les membres du conseil d’administration, Kambale Kisesa Mapendo, président de cette COOPEC, appose sa signature à côté de celle de Christine Joris, présidente de la Fondation Gillès. Le dernier alinéa du premier article de cette convention stipule que « la fondation Gillès demandera à la banque belge KBC d’émettre des garanties bancaires au profit de la coopérative Le Grenier. La fondation Gillès s’est portée contre-garant avec un dépôt fait à la KBC ».

« Au lieu d’amener du capital étranger au Congo, cette formule permet de valoriser du capital congolais. Elle permet, en outre, de mieux rémunérer les efforts d’épargne faits au Congo par les agriculteurs eux-mêmes. Ce qui renforce l’économie locale », argumente Ivan Godfroid, directeur régional de VECO RDCongo.

« Une première dans le monde du crédit »

Cette convention-cadre est claire : la garantie portera sur 80% du crédit accordé. La durée du crédit est de 170 jours maximum afin de tenir compte du délai entre l’accord de la garantie et l’émission du crédit. Pour l’année 2017, le taux d’intérêt est fixé à 10% l’an, avec une logique « pro rata temporis ». « Les garanties de crédit accordées par la KBC seront formalisées par des déclarations de garantie envoyées par la KBC à Le Grenier. Le Grenier garde le droit d’accorder des crédits aux deux coopératives pour lesquels il ne demande pas de garantie », lit-on à l’article 2. Le total de toutes les garanties de la KBC est limité à 60 mille dollars américains. Ce fonds garantit ainsi 80% de 75 mille dollars que Le Grenier peut accorder en crédit aux coopératives Kawa Kabuya et Kawa Kanzururu mises ensemble.

« L’accès au crédit se fait dans un délai maximum de 8 jours. Nous attendons la demande de crédit de Kawa Kabuya et Kawa Kanzururu », fait savoir Kambale Kisesa Mapendo, satisfait de la convention-cadre, avant d’ajouter : « C’est une première dans le monde du crédit ». Son adjoint au conseil d’administration de la coopérative d’épargne et de crédit, Hangi Kataka Kule, est du même avis : « Si tout va bien, nous allons renouveler la convention avec la fondation Gillès ».

Le Grenier compte parmi ses membres les coopératives Kawa Kabuya et Kawa Kanzururu depuis octobre 2016. Les deux coopératives se présentent chez Le Grenier pour solliciter un crédit. Kawa Kanzururu demande 20 mille dollars pour commercialiser le café. Montant accordé en octobre. Le taux d’intérêt : deux pour cent et demi par mois. Avec VECO RDCongo comme garantie morale et technique. Kawa Kabuya, qui devait aussi le faire, ne le fera plus. « Le remboursement était programmé pour février 2017 mais Kawa Kanzururu a fait un remboursement avant échéance, en janvier », révèle le président de la coopérative d’épargne et de crédit. Un bon signe dans les affaires, particulièrement dans le secteur agricole.

Avancée significative

Un mois plus tôt, le dimanche 19 mars 2017 dans la salle Maria Mama de Butembo, les membres de cette coopérative d’épargne et de crédit étaient en assemblée générale ordinaire. Et Muhindo Kashimoto, le gérant, d’annoncer : « Dans ce rapport des organes, nous avons inséré le point de nos relations avec VECO dans le cadre de l’achat du café arabica par deux coopératives. Ces coopératives sont Kawa Kabuya, qui œuvre dans la chefferie des Bashu, en territoire de Beni et, dans une large mesure, en territoire de Lubero, ainsi que Kawa Kanzururu présente au mont Ruwenzori. »

Le Grenier est la seule institution de microfinance créée par des agriculteurs et éleveurs. D’où le qualificatif ‘agropastorale’ pour marquer la particularité. Fait curieux, seulement 14% du crédit accordé en 2016 était destiné à des activités agropastorales. Motif invoqué : la peur du risque dans un secteur sensible aux aléas climatiques et aux questions sécuritaires. Le fonds de garantie mis en place ce jour permettra donc à la COOPEC de se rapprocher un peu plus de son objectif primaire : financer les agri-entrepreneurs. En effet, la coopérative prévoit également de lancer son propre fonds de garantie, argent prélevé sur le trop perçu.

La loi agricole prévoit une formule pareille à plus grande échelle : le fonds national pour le développement de l’agriculture, FONADA. Depuis la promulgation de cette loi en 2011, le mouvement paysan congolais, mené par la confédération nationale des producteurs agricoles du Congo, CONAPAC, lutte pour une mise en œuvre de cette composante de la loi. Faute de mesures d’application, la loi est restée lettre morte. Le principe de fonctionnement du FONADA tel que proposé par la CONAPAC est le même que celui du fonds de garantie de la fondation Gillès. Entre autres sources des moyens du FONADA, il y a une taxe spéciale sur l’importation des denrées alimentaires.

Les coopératives soutenues par VECO en République démocratique du Congo produisent du café arabica très apprécié sur le marché international. Trois fois de suite, Kawa Kabuya, l’une d’elles, a remporté le volet congolais du concours « Taste of Harvest », concours organisé par l’African Fine Coffees Association dans plusieurs pays africains, producteurs de café. « Les acheteurs internationaux de café font la queue devant la porte de Kawa Kabuya pour acheter le café. Ces acheteurs sont nombreux. Mais Kawa Kabuya n’a pas assez de café pour satisfaire tous les acheteurs car la coopérative n’a pas assez d’argent pour acheter le café de ses membres et le vendre à l’international », expliquait Ivan Godfroid aux membres de la coopérative d’épargne et de crédit Le Grenier lors de leur assemblée générale. Alors qu’en même temps, la COOPEC dispose de capitaux qui dorment, faute d’opportunités d’investissements fiables et rentables, couvertes par des garanties. Voilà donc une parfaite occasion pour un partenariat gagnant-gagnant pentapartite : un créditeur, deux coopératives clientes, un fournisseur de garanties et un accompagnateur de proximité. L’architecture de leur mise en relation a été élaborée par BRS, une Fondation belge qui soutient des projets des coopératives de microfinance dans le sud avec des connotations de soutien à des projets agricoles. Le consultant bénévole de BRS pour ce projet, Albert Kessler, est un banquier retraité qui avait commencé dans les années 70 sa carrière professionnelle comme enseignant à... Butembo et qui y a perdu une partie de son cœur pour toujours.

Aux autres acteurs d’innover aussi…

Chez VECO RDCongo, un grand espoir nait : influencer, à travers cette expérience, les autres acteurs du monde financier pour s’ouvrir au crédit agricole. Cette expérience sera une démonstration que les coopératives agricoles sont des partenaires financiers fiables.

Sur la page Facebook de VECO RDCongo, l’annonce de la signature de cette convention vient éclaircir le ciel dans un environnement où l’accès au crédit est un casse-tête pour les paysans faute de garantie. Ainsi, Buthelezi Kakevire, secrétaire exécutif du PREPPYG, une organisation paysanne œuvrant dans le secteur des Bapere, en territoire de Lubero, exulte : « Waouh ! Le rêve est devenu une réalité. Un travail de grande valeur. Que vive la caféiculture au Nord-Kivu !» « Merci à VECO pour ses démarches et Le Grenier pour sa flexibilité », s’enthousiasme, pour sa part, Makolo Kasereka, gérant de la coopérative Kawa Kanzururu.

« Le manque d’investissement et de capital de travail sont parmi les plus grands freins pour le développement au Congo. Ceci est un pas vers une économie ‘normale’. Il faudrait multiplier des initiatives similaires », commente Johan Vandorpe, du bureau international de VECO, sur Facebook. Fabrice Maghulu, chef de l'antenne provinciale de VECO RDCongo au Nord-Kivu, parle d’une « avancée significative qui constitue une opportunité jamais mise en place dans cette contrée, une première donc dans l’histoire que les producteurs organisés ne devraient pas rater…. » « Une initiative à encourager », dixit Daniel Bunambo, acteur de développement dans la région. Ce à quoi embraye Jean-Baptiste Musabyimana, journaliste agricole au Nord-Kivu : « Demandons aux autres Institutions de Microfinance d’emboiter le pas. De cette façon, nous allons nourrir le monde. » A Olivier Kapanza, un autre internaute, d’encenser : « Courage à VECO pour le combat qu’il est en train de faire pour que les paysans soient réellement gagnants ».

« Des petits pas vers des changements. Quelle est la responsabilité des coopératives des caféiculteurs dans cette convention ? », s’enquiert Romain Kyalire, ancien conseiller au ministère national de l’agriculture, pêche, élevage et développement rural en RDC. Réponse : « Les coopératives s’engagent à bien gérer les crédits et à les rembourser en une fois lors de la vente du café, de façon à ce que le fonds de garantie ne doive jamais être activé ! Tous les acteurs reçoivent copie de tous les contrats ». « Bonne application », conclut Vianney Banganairire, autre internaute.

La Coopérative Kawa Kanzururu a déjà annoncé qu’elle compte déposer immédiatement sa première demande de crédit sous le nouveau régime, comme la campagne café bat son plein aux pieds du Mont Ruwenzori. Réussira-t-elle pour la première fois de son existence le défi de rassembler assez de café pour exporter elle-même un conteneur entier de café gourmet? Nous l’espérons tous, car ce serait le meilleur indicateur possible pour démontrer la pertinence de la mise en place du fonds de garantie de la fondation Gillès.