Portraits des caféiculteurs de la coopérative Kawa Maber

Portraits des caféiculteurs de la coopérative Kawa Maber

16/10/2017
Merveille Saliboko
Merveille Saliboko
Journalist in Congo

Dans les territoires de Djugu et Mahagi, en province de l’Ituri dans le Nord-Est de la République démocratique du Congo, le café arabica vit un renouveau autour de la coopérative Kawa Maber. Nombreux caféiculteurs placent en cette jeune coopérative tous leurs espoirs pour un lendemain meilleur. Profils croisés de cinq cultivateurs de café arabica de Budza, en territoire de Djugu.

Mardi 3 octobre 2017, le soleil se lève lestement à Rethy, territoire de Djugu, dans le Nord-Est de la RDC. Au bureau de VECO RDCongo en Ituri, le chef de l’antenne provinciale, Ndegho Mukomerwa, et le coordinateur régional du programme café de VECO RDCongo, Léopold Mumbere, s’apprêtent à descendre sur terrain récolter les données de base dans le cadre du nouveau programme financé par la Direction générale au développement, DGD. Milieu à visiter ce jour : Budza, en collectivité-secteur des Walendu Pitsi, territoire de Djugu.

C’est le dernier jour de terrain de cette mission : c’est décidé, je vais sur terrain aussi plutôt que de passer le temps à tourner les pouces dans ce froid de Rethy. Pendant trois jours, j’ai réfléchi avec le staff et le conseil d’administration de la coopérative Kawa Maber sur la mise en place d’un journal interne au sein de la coopérative. Il est temps d’aller « voir » les caféiculteurs membres dans leur diversité, chez eux. Le 4X4 roule sur des terrains vallonnés, où on sent parfois l’odeur de bouse. Direction donc Budza.

Unen Jilobi Kilion, président de la micro-station de Budza

Notre délégation est accueillie chez Unen, un homme de 67 ans. C’est le président de la micro-station de lavage de café de Budza. Il est caféiculteur depuis 1973. Kilion est membre de la coopérative Kawa Maber depuis sa naissance en 2014 et dispose aujourd’hui de mille cent trente tiges de café arabica. « Pendant longtemps, je vendais mon café aux commerçants de Ndrele, Kpandroma et ailleurs. Ce sont eux qui venaient prendre mon café à la maison. À l’époque, il n’y avait aucune alternative pour la vente de café », se rappelle Unen.

Aujourd’hui, il vend son café à la coopérative. « La coopérative Kawa Maber a apporté beaucoup de changements. Le prix, par exemple. C’est vraiment un prix rémunérateur, dixit Kilion. L’argent que je gagne, je l’investis dans l’élevage des chèvres et je scolarise aisément les enfants. » Unen a 9 enfants, dont deux qui sont décédés. « Je suis déjà vieux. Je voudrais construire une maison en briques. Voilà mon souci pour l’avenir », dit-il avant de laisser place à un autre caféiculteur sur un banc.

Upoki Numukpa Michel, conseiller à la micro-station de Budza

À 67ans, Michel dispose de mille deux cent trente tiges de café arabica. Caféiculteur depuis 1970, il est père de 12 enfants dont un décédé. Il est membre de la coopérative Kawa Maber depuis 2014. « Quand j’avais encore la force, je faisais passer le café en Ouganda », me dit-il.

À peine cette phrase prononcée, je le fixe pour bifurquer dans son passé de trafiquant de café. « Je poussais un vélo chargé de 70kg et plus. J’amenais le café en Ouganda, à Paidha. C’était souvent mon propre café. J’achetais aussi le café des autres personnes pour l’amener en Ouganda. Je me levais tôt, à 3 heures du matin, pour arriver à 11 heures. Je revenais avec des marchandises comme le kérosène que je venais revendre localement », explique-t-il. Avant de poursuivre : « Je me suis lancé dans le trafic de café en 1979. La fatigue m’a ramené à la case de départ dans les années 1980 : cultivateur de café seulement. L’autre raison était de m’occuper de mes enfants ».

« La raison de mon adhésion à la coopérative ? En Ouganda, je voyais les caféiculteurs réunis en coopérative et ils gagnaient bien leur vie. Je ne devais qu’adhérer à la coopérative Kawa Maber pour vivre ce rêve », dit Michel, sourire aux lèvres.

Uwonda Kiddikpa, bientôt membre de la coopérative Kawa Maber

Uwonda, 46 ans, a trois enfants. Ses enfants, deux filles et un garçon, vont tous à l’école secondaire. Caféiculteur depuis 1995, il dispose de huit cents pieds de café arabica. Kiddikpa s’exprime en français. « J’étais commerçant de café et d’autres articles. Je récoltais le café de mon champ pour le vendre afin de faire le petit commerce », déclare-t-il. « J’ai abandonné le commerce en 2000 pour m’adonner à l’élevage des vaches », poursuit-il avant que son visage s’illumine. Il ouvre une page douloureuse de sa vie, un changement de cap.

« En 2000, mon épouse me quitte. C’était douloureux. Mais je suis heureux d’avoir réussi ce changement de cap pas facile à faire », dit-il en recherchant dans ses souvenirs. Il récolte du café cette année-là et achète une vache : il en a 7 aujourd’hui. Saison après saison, Uwonda s’occupe de son champ de café. « Avec le fruit de mes récoltes de café, j’ai tiré beaucoup de choses. J’ai construit une maison de 25 tôles en matériaux semi-durables et j’en suis fier », s’enthousiasme Uwonda.

Cependant Uwonda n’est pas membre de la coopérative Kawa Maber. « Je suis d’accord pour adhérer cette saison 2017-2018 à la coopérative afin de bénéficier des avantages liés au statut de membre », rassure-t-il. Jusqu’à présent, Kiddikpa vendait son café aux commerçants qui écument la région.

Longani Lilo, le jeune caféiculteur ambitieux

Longani Lilo a 29 ans. Ce jeune caféiculteur est marié depuis 2013 et père d’un enfant, l’autre enfant est mort. Il est dans le secteur du café depuis 2004. « J’avais planté mille trois cent quarante pieds de café et mon père, à sa mort, m’avait laissé son caféier. Ce qui me fait un total de trois mille sept cents pieds de café », me dit-il dans un français limpide.

« Ce que j’ai tiré de la caféiculture ? J’ai construit une maison de 17 tôles en plus de scolariser mes jeunes frères et faire du petit commerce », égraine-t-il, fier. Longani a étudié jusqu’en cinquième année du secondaire, en section vétérinaire. « Mon père est mort quand j’étais en quatrième. L’année scolaire achevée, j’ai entamé la cinquième année mais pour seulement deux mois », dit-il. À ce moment, sa voix devient rauque et révèle sa peine intérieure, autant que son altruisme élevé. « Étant l’ainé, je devais m’occuper des autres. La charge était énorme. J’ai donc abandonné pour scolariser mes frères et sœurs », explique-t-il.

Son jeune frère a obtenu le diplôme d’Etat (baccalauréat) en pédagogie et a été pris comme enseignant dans une école secondaire de Budza. « Les filles ? L’une a fait cinquième littéraire et l’autre a arrêté en quatrième littéraire. L’arrêt des études des filles, c’est pour le mariage. Les autres enfants continuent avec les études. Je compte bien rentrer sur le banc de l’école décrocher mon diplôme d’Etat », assure-t-il.

Lilo est membre de la coopérative Kawa Maber depuis avril 2017. « Ce qui m’a poussé à adhérer à la coopérative, c’est le prix rémunérateur », confie-t-il, espérant faire d’autres constructions dans l’avenir, acheter une moto et élever des chèvres.

Nrdugboma D’Okpa, président de la section de Budza

À 58 ans, Nrdugboma est président de la section de Budza qui regroupe les micro-stations de lavage de café de Budza, Poki et Lokpa. Père de 8 enfants et propriétaire de mille cinq cent quatre-vingt-dix tiges de café, D’Okpa est dans le secteur du café depuis 1990, d’abord à Longavi. « Nous avons beaucoup de pieds de café dans notre zone mais peu d’argent. C’est paradoxal », dit-il d’emblée, dans un français qui témoigne qu’il a été enseignant dans le passé. « Nous sommes mal placés : ce sont les ougandais qui souvent fixent les prix. C’est comme si nous sommes punis. C’est une frustration avec laquelle nous vivons depuis longtemps », explique-t-il avant de revenir longuement sur l’histoire du café dans la région.

« De 1990 à 1997, nous produisions du café sans en bénéficier. La vie était dure. À partir de 1997, ce sont les conflits divers qui embrasent notre région. Jusque 2002. Pendant cette période, le café n’avait aucune valeur. On ne le vendait même plus. Beaucoup de gens sont arrivés à déraciner les caféiers. À la place, ils plantaient haricot, sorgho, manioc… bref, quelque chose à manger. D’autres abandonnaient carrément les caféiers en brousse, n’entretenant plus les champs. J’avais moi-même failli déraciner mes caféiers. Après 2002, les ougandais sont revenus dans la région, avec les mêmes pratiques. Jusque maintenant », témoigne-t-il. « Kawa Maber nous offre désormais une alternative », dit-il avec assurance.

D’Okpa a eu son diplôme d’Etat en 1979 et se lance dans l’enseignement jusqu’en 1986. De 1986 à 1990, il cultive manioc, pomme de terre et fait le petit commerce. « En 1990, j’ai pris l’option d’être stable dans mon milieu. J’ai alors choisi la caféiculture », se rappelle-t-il. Depuis deux ans, D’Okpa est membre de la coopérative Kawa Maber. « C’est la vie, et la vie c’est de l’argent. Le prix de la coopérative est supérieur à celui des commerçants ougandais. C’est le point essentiel. Tout le monde cherche à gagner un peu plus d’argent. C’est une logique business présente partout », dit-il en ricanant.

« Qu’est-ce qui a changé ? Pas encore de gros changement mais les besoins primaires du foyer sont couverts et les enfants sont bien scolarisés », me répond-il. Avant de poser un regard vers l’avenir : « On peut projeter beaucoup de choses. Nous pouvons construire des maisons en dur et faire du commerce. Nous sommes des ‘jeunes-vieux’ », rie-t-il. « J’ai l’ambition de livrer 5 tonnes de cerises à la coopérative chaque saison. À ma première année de membership, j’avais livré 475kg », dit-il.

Un meilleur avenir

En Ituri, il n’y a qu’une seule saison de café par an. Celle-ci vient de commencer. Le conseil d’administration nouvellement élu au mois d’août a pris la résolution ferme de sensibiliser les membres à amener tout leur café à leur micro-station et de convaincre ceux qui observent encore à se faire membre. L’avenir de la coopérative dépend de la capacité des membres à amener leur entreprise au-delà du seuil de rentabilité de 5 conteneurs par an. Unen, Upoki, Uwonda, Longani, D’Okpa et tous les membres actuels et à venir, ensemble vous êtes forts. L’avenir vous appartient. Tous nos vœux de réussite !